Les ondes radio ne passent pas sous l’eau, et cela change tout pour la guerre des fonds
Câbles sabotés, drones autonomes, ruches sous-marines : le contre-amiral Cédric Chetaille décrit une guerre des profondeurs où l’attaquant garde l’avantage.
En bref
- Les ondes radio ne traversent pas l’eau : l’observation des grands fonds reste ponctuelle et coûteuse.
- Des câbles et des gazoducs sous-marins, jugés critiques, ont été endommagés en Baltique entre 2023 et 2025.
- Chine et Russie développent des ruches pour drones et des sous-marins gigognes.
- La France dispose d’une zone économique exclusive de 11 millions de km2 et d’un plan de drones à 6000 mètres.
Les fonds marins deviennent un espace de rivalité entre États parce qu’on y agit sans être vu. C’est l’analyse du contre-amiral Cédric Chetaille, chef du commandement numérique interarmées, interrogé par Sciences et Avenir à propos de son livre « Abysses, la guerre qui vient », cosigné avec Grégoire Pinson et publié chez Allary Éditions (256 pages, 21,90 €).
L’auteur connaît le sujet de l’intérieur : il a commandé le sous-marin nucléaire d’attaque Améthyste en 2008, puis le sous-marin lanceur d’engins Le Terrible en 2014. En 2023, il a été chargé de la maîtrise des fonds marins pour la Marine nationale.
Un milieu opaque, même pour les militaires
Pour Cédric Chetaille, « les abysses demeurent très difficiles d’accès, comme l’a montré en 2023 la catastrophe du Titan ». Cet engin d’une société privée a implosé à 3800 m de profondeur lors d’une plongée vers l’épave du Titanic.
La difficulté tient à la physique : les ondes électromagnétiques, radio comprises, ne passent pas sous l’eau. Il reste le son, ou des robots et des drones pour observer par endroits. Or un drone sous-marin très performant peut coûter dix fois plus cher qu’un drone aérien de capacité équivalente, et l’espace à couvrir est immense. Les capacités d’observation restent donc ponctuelles.
Cette opacité a une conséquence stratégique, selon lui : « On peut potentiellement y faire très mal sans donner beaucoup de visibilité aux auteurs. »
Des infrastructures critiques à portée d’une ancre
Les câbles de télécommunication en fibre optique ne sont pas seuls en cause : gazoducs et câbles électriques sous-marins comptent aussi parmi les installations critiques. En mer Baltique, entre 2023 et 2025, une série de ruptures ou d’endommagements de câbles a eu lieu. Les services russes ont été soupçonnés, mais rien n’a pu être prouvé.
Le mode opératoire décrit est rudimentaire : un navire qui suit une route commerciale croisant une liaison sous-marine laisse traîner son ancre sur le fond, sur une très longue distance, jusqu’à rompre l’infrastructure. L’action coûte peu et reste difficile à attribuer, d’où cette vulnérabilité où l’avantage va à l’attaquant.
En Baltique, les fonds sont peu profonds. En pleine mer, au milieu de l’Atlantique, une ancre ne suffit plus. Des drones à usage dual, conçus pour des applications commerciales ou industrielles, pourraient alors être détournés : rupture mécanique, cisaillement, voire charge explosive.
Ruches, sous-marins gigognes et drones en nombre
Plusieurs évolutions techniques se dessinent :
- Le concept chinois de « porte-avions immergés », attesté par des publications et des brevets : une ruche sous-marine où des « drones résidents » rechargent leurs batteries et déposent leurs données, sans retourner vers un bateau ou un port.
- Les sous-marins « gigognes » russes : un sous-marin « mère » transporte un sous-marin « fille » habité, capable de descendre à des kilomètres de profondeur.
- La « massification » : de nombreuses marines mettent en œuvre des robots téléopérés ou des drones depuis des sous-marins d’attaque.
Cédric Chetaille prévoit « la multiplication de drones sous-marins de longue autonomie, déployés en coordination avec des sous-marins habités ». Selon lui, une marine capable d’y recourir depuis ses sous-marins nucléaires d’attaque aurait un avantage considérable en mer de Chine, une projection qui reste la sienne.
Les ruches pourraient aussi servir au civil : surveillance de gazoducs et d’oléoducs en mer du Nord, exploitation minière, collecte de matériaux biologiques, recherche scientifique, prévention des tsunamis. Ce sont des hypothèses, et le modèle chinois de fusion civilo-militaire brouille la frontière : « Tout est lié, notamment parce que les technologies sont duales. »
Symboles de la course aux grands fonds et réponse française
| Repère | Fait |
|---|---|
| 2 août 2007 | Le submersible russe Mir 1 plante un drapeau en titane par 4261 m de fond, au pôle Nord géographique. Pour Chetaille, l’image est devenue celle d’une compétition entre États. |
| Depuis 1984 | Le Nautile, engin scientifique français, est toujours opérationnel et totalise environ 2200 plongées. |
| Aujourd’hui | Le ministère des Armées a une stratégie de maîtrise des fonds marins, France 2030 comporte un objectif grands fonds, et la Marine nationale a lancé un plan pour acquérir des drones et robots atteignant 6000 mètres. |
Pour l’auteur, on ne peut pas segmenter les ambitions : faire de la science sans penser au reste, ou exploiter les minerais sans réfléchir à la souveraineté, n’a pas de sens. Les fonds marins sont, dit-il, un environnement « liquide » à tous les points de vue.
Photo : NOAA’s National Ocean Service / Wikimedia Commons, CC BY 2.0



